Le bien-être à feu doux: quand la cuisine invite à ralentir
Cuisiner invite naturellement à ralentir, à nous laisser porter par des gestes tant de fois répétés et à cultiver le bien-être au quotidien.
Cuisiner invite naturellement à ralentir, à nous laisser porter par des gestes tant de fois répétés et à cultiver le bien-être au quotidien.
Texte: Marie-Charles Pelletier
Et si une recette ne tenait pas juste aux ingrédients, mais aux gestes simples qu’elle nous impose et au temps qu’ils prennent. Dans une société où tout s’accélère, la cuisine devient une occasion de ralentir, de se retrouver et de nous ramener à l’essentiel, jour après jour.
Le psychologue Martin Seligman propose, avec le modèle PERMA, cinq composantes qui contribuent à l’épanouissement humain: les relations, les émotions positives, l’engagement, le sens et l’accomplissement.
Loin d’un bonheur fait de plaisirs passagers, cette approche s’intéresse à ce qui tient dans la durée, aux expériences, petites ou grandes, qui donnent de la texture à nos journées.
Quelque part entre les planches à découper et les soupers improvisés, la cuisine est un de ces pièces qui rassemble chacun de ces cinq ingrédients.
La cuisine incarne souvent le cœur relationnel d’une maison, la pièce où l’on converge naturellement — sur la piste d’une sauce qui mijote ou des bribes de conversation. C’est là que les repas se partagent, que les recettes se recopient à la main et que les pauses café s’étirent.
La recette préparée pour un proche qui passe une semaine difficile, les repas que l’on cuisine à plusieurs, le verre de vin qui s’accompagne d’une bonne anecdote sont autant de fils que l’on tisse et qui nourrissent un sentiment d’appartenance.
Le plaisir de cuisiner ne s’arrête pas à la réussite d’un flan ou d’une béchamel. Il se poursuit dans le parfum des herbes fraîches, le réconfort d’un plat qui mijote tout l’après-midi ou la satisfaction du premier coup de fourchette.
Des études montrent que le fait d’apprendre à cuisiner, d’essayer de nouvelles recettes et de développer ses habiletés culinaires enrichit le plaisir ressenti pendant la préparation des repas et contribue au bien-être psychologique.
Deux émotions sont ici à l’œuvre. D’abord l’intérêt, qui, selon Csikszentmihalyi (1990), donne envie d’explorer, de vivre de nouvelles expériences et d’essayer de nouvelles façons de faire. Ensuite la fierté, qui donne envie de partager avec d’autres et de recommencer (Fredrickson, 2001).
Un environnement agréable invite naturellement à expérimenter et rend les gestes les plus simples les plus plaisants. La texture des matériaux, la lumière et l’organisation de l’espace contribuent à l’expérience, en créant un cadre propice au plaisir de cuisiner.
Les mouvements se font alors plus fluides et l’esprit s’apaise. Une cuisine bien pensée ne promet pas de réussir chaque gratin, mais elle peut donner envie de réessayer demain.
Émincer des légumes, pétrir une pâte, blondir un oignon: cuisiner sollicite les sens et demande une attention que les journées fragmentées nous laissent rarement le temps d’accorder à une seule activité.
Quand la succession de nos gestes nous absorbe au point de perdre momentanément la notion du temps, le psychologue Mihály Csikszentmihalyi parle d’« état de flow ». En nous concentrant sur des gestes concrets, sensoriels et répétitifs, la cuisine peut devenir une forme de pause mentale.
Un plan de travail dégagé, des outils rangés à porter de main et un aménagement qui facilite les déplacements entre les zones de préparation, de cuisson et de lavage contribuent aussi à réduire les distractions et à laisser toute la place à l’expérience en soi.
Selon les travaux du psychologue Mihály Csikszentmihalyi (Flow, 1990), les gens rapportent leurs expériences les plus satisfaisantes lorsqu’ils sont pleinement absorbés par une activité. Et si la cuisine permettait d’atteindre cet état jour après jour? Il suffit peut-être finalement de couper des carottes en julienne, en vous laissant porter par le bruit du couteau sur la planche pour trouver une forme de présence au moment présent.
Cuisiner, c’est aussi inscrire un geste de tous les jours dans une perspective plus large. Faire et refaire une recette familiale, instaurer un rituel autour de la table le dimanche soir, cuisiner avec des ingrédients de saison sont autant de façons de donner une intention à une activité autrement routinière.
Par leur intentionnalité, ces gestes font de la cuisine une pièce qui dépasse sa simple fonction. Un lieu où se transmettent les saveurs et les valeurs et où se raconte une histoire.
D’année en année, les recettes se répètent et les quantités se mesurent un peu plus à l’œil à chaque fois. La cuisine devient ainsi la dépositaire d’une mémoire vivante.
L’aménagement de l’espace contribue lui aussi à cette continuité: une table où l’on a envie de s’éterniser, un îlot autour duquel on a envie de jaser et des zones de préparation bien pensées favorisent les rassemblements, le partage et la transmission.
La cuisine devient le théâtre de petits rituels qui rythment les journées; qui leur donnent du sens et qui contribuent au sentiment d’appartenance.
Il y a un plaisir bien particulier à voir quelques ingrédients se transformer en repas, puis à partager le fruit de nos efforts avec d’autres. Pour un osso buco comme pour un sandwich aux tomates, le résultat témoigne du temps consacré et de gestes appliqués.
Même les recettes les plus simples nourrissent le sentiment de compétence, d’autonomie et de maîtrise, ce que le psychologue Albert Bandura appelle l’auto-efficacité: croire en sa capacité de réussir.
Dans des journées souvent dominées par des tâches abstraites ou numériques, cuisiner offre un résultat tangible. Et dans les petites victoires, comme un pain qui lève ou un œuf retourné sans crever le jaune, réside une nouvelle forme de confiance, mais surtout un plaisir simple.
Pour peu que l’on s’y prête, la cuisine nous offre, jour après jour, l’occasion de ralentir, de nous rassembler et de créer de nos mains quelque chose de concret. Le bien-être ne requiert pas toujours de grandes transformations. Il se construit aussi dans la répétition et dans l’attention que l’on porte aux choses.
En pensant la cuisine comme un espace porteur de sens, on lui donne une autre dimension: celle d’un lieu où l’on nourrit le corps, mais aussi les liens, la créativité et la pleine présence.